1. L’enfer à petits pas

Par Vincent Glasmacher

Devant moi, trois pas, c’est tout ce qu’il me reste de mon illusoire toute-puissance. Deux infirmiers désabusés de la salle 44 se tiennent sur le pas de la porte. Trois pas en arrière, les ambulanciers impatients de retrouver leur match de foot et leurs canettes de bière… Le transfert va s’opérer.Et mes yeux désespérés de ne plus apercevoir la constellation d’Orion… L’Univers prend brutalement fin ici, le frémissement des étoiles, la poussière vibrante des chemins de campagne, les sources découvertes par intuition, le chant des oiseaux et le regard si doux de mes chères vaches se dissipent. Il faut prendre congé de tout ça et entrer en quarantaine clinique, en observation chez les fous de Brugstein.
Un flacon de parfum ambré atterrit comme par magie dans ma main. Je le remets à Thérésa, l’infirmière la plus vieille et la plus laide, celle qui me prend pour un gosse demeuré.
"Tiens, cadeau, quelques gouttes de rêve…"
"Ah ! Je vais me parfumer pour la fête de Noël."
Son sourire est obscène mais je l’aime bien.
Une dernière bouffée d’air vif de novembre, une ultime illusion de mouvement : la vie avec ses rêves les plus (fous) va s’arrêter durant quarante jours.
"Allez, il faut y aller maintenant, monsieur Vincent…"
"C’est pas lui, c’est l’autre !" maugrée-je, en me frappant la tête de la main.
Et les portes de l’asile temporaire se referment derrière nous.

A l’intérieur, une atmosphère lourde d’angoisse.
Tous entravés par ces camisoles chimiques qui vous rabotent les nerfs. A l’heure des médicaments, le rêve passe à la guillotine.
Eux, comme des ombres, évoluent à petits pas mesurés dans le couloir en L. Interdit de courir ici ; les comportements déments sont bannis. Mais que risque-t-on, mis à part un séjour en chambre capitonnée ? Au moins, là on vous fout la paix. Ou alors, sanglé à son lit, on joue au mauvais larron du copain Christ.
"Et oui, je te parle à toi, celui qui pend au mur, qui m’as fait croire que j’étais ton frère, qu’on allait se partager le monde dans l’amour et la fraternité, qu’on recevrait des pouvoirs très spéciaux, de ceux qui éberluent. Moi, Grand Monarque, siégeant à tes côtés…"
"Allez, il faut y aller maintenant Monsieur Vincent, votre chambre est la 22".
Thérésa insiste. Il faut me laisser le temps de me réhabituer à la section psychiatrique la plus infâme que j’ai connue durant mes 32 hospitalisations précédentes. Il faut dire que la grande aventure a commencé en 1993, chez les Alexiens (belle salle d’ergothérapie) et, qu’actuellement, on est à une année d’une fin de siècle.
Quelle année, 1999, apocalyptique ! Riches en délires de tous poils, en voyage impromptus. Je voulais connaître la misère. Et bien je crois l’avoir rencontrée. Se dénuder, ici, pas de problème avec les pyjamas robes qui se ferment par l’arrière et qui laissent entrevoir les fesses. Ma foi, les miennes sont potables, vous pouvez interroger mon entourage…Mais plus tard, après la mise en observation, car cette dernière a le don d’effrayer les visiteurs.
Cette fois, j’y suis dans la chambre 22, pleine de cafards comme si je n’en avais pas déjà assez dans le ciboulot. Mon cerveau se transforme en un trou béant. Les éléments me traversent l’esprit. Quelle heure doit-il être, 2 heures du matin ? Aucune envie de dormir. Il me faut du papier et un crayon, pour continuer à écrire mes projets les plus fous. Ne vous en faites pas, il n’est pas dans mon intention de relater mes impressions. Cela viendra plus tard. Pour le moment il s’agit de démasquer tous ceux qui ont comploté contre moi, de retrouver mes pouvoirs de guérisseur, de télépathe et autres joyeusetés ésotériques. Car Je suis Celui-qui-devait-venir. Et je me suis laissé berner par 2 flics de Rhodes St Genèse (j’ignorais qu’un avis de recherche avait été lancé contre moi), tout cela parce que j’allais porter plainte contre la police de Liège qui avait à peine entendu mon témoignage sur l’agression du sieur Coelho (inventée en 99 pour me venger d’une réelle tentative d’assassinat en 97). Les deux braves policiers m’ont emmené à l’hôpital Erasme, où l’on m’avait réservé une cellule capitonnée et une dose de neuroleptiques, ma fois, bien administrée par intramusculaire.
Mais cette fois, qui donc m’avait colloqué (ou mis en observation, pour faire plus joli) ? Et c’est là que cela me sauta aux yeux. C’était moi-même. Il y a quelques semaines en revenant de Paris d’une énième hospitalisation psychiatrique - on y mange vraiment bien, savoureux. Les deux sbires qui m’avaient escorté jusqu’au TGV qui attendait en Gare du Nord, m’avaient fait jurer qu’à Bruxelles je me rendrais directement à l’hôpital St Méan car le grand docteur Tiborie m’y attendait, moi qui avait raté mon rendez-vous à l’Elysée avec Chirac. L’éminent thérapeute désirait me garder en ses murs. Ce à quoi je lui ai répondu :
"Si vous désirez retenir mon humble personne, il faudra me colloquer."
Et sur ce, je claquai la porte avec majesté.
Enfin libre, enfin dehors dans Bruxelles ensoleillée.
Tout me souriait, même le fait que je n’avais plus un sou en poche. J’allais mendier mon pain chez les boulangers et eux me refilaient leurs invendus.
J’avais vraiment l’orgueil de me croire humble. Je savais être en pleine crise de manie. Il fallait que je connaisse le bon dosage pour y rester. C’était trop bon. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que si cet état perdurait, je risquais de subir une destruction cellulaire irréversible.
Revenu chez moi, rue de Locht, je me mis en devoir de contacter le proprio, un brave type, qui ne comprenait pas mon état. Enfin, il se rendait compte que je n’avais pas bu, parce que là était sa hantise. Il ignorait que la manie habite mille ivresses et autant d’orgasmes. J’en profitai pour lui revendre ma télévision ainsi que d’autres bricoles qui, pour moi, appartenaient à un autre monde. Soit, j’avais de l’argent pour me rendre chez le coiffeur marocain. Un futur monarque se tient. Et je pouvais enfin m’acheter un manteau en cashmere, pour faire référence à Mustapha Kemal. J’étais donc paré pour la conquête du monde occidental. L’argent viendrait en son temps. La quête que je poursuivais maintenant était celle de convaincre un maximum de quidam que quelque chose ne tournait plus rond sur la planète et que l’amour et la fraternité pouvaient résoudre pas mal de choses.

***

Mais chambre 22, il y a un cafard qui me sauta dessus et puis, zut, je l’écrasai. La porte s’ouvrit :
"Vous ne dormez pas."
"Je converse avec mes cafards."
"Il faut dormir…"
"Donnez-moi un Loramet."
"Il faut attendre le médecin psychiatre."
"Et quand ?"
"Demain. Dormez maintenant."
Moi dormir, alors que les autoroutes de mon cerveau sont grandes ouvertes et que l’on peut y filer à du 200 sans contrôle radar ? Il ne fallait pas me parler d’hallucinations à cette époque. Quand un rayon gamma était projeté par mon troisième œil, il atteignait son but.
L’infirmier quitta ma chambre, désappointé. Il irait dire à ses petits camarades que le maniaque de la 22 refusait de dormir et les autres continueraient à visionner leur cassette VHS.
Bon, il était 4h. Encore 3 heures avant le réveil officiel. Il n’y avait pas une minute à perdre. Il fallait trouver ce qui avait cloché dans mon plan. Où cela avait-il foiré alors que je disposais réellement d’une centrale nucléaire à ma disposition. Je ne parle pas encore de Kundalini. Je n’en suis pas là. C’est bien trop tôt. Pour le moment, il s’agit de lithium qui n’a pas fonctionné, il ne s’agit certainement pas d’alcool non plus vu que je fréquentais le mouvement AA depuis 9 mois. Peut-être me manquait-il un anti-psychotique quotidien pour ne pas monter trop haut et supprimer ma créativité (?)
"Mais venez donc à l’atelier créatif, on y dessine"
"Ca dure combien de temps ?"
"Une demi-heure"
"C’est trop peu pour un soleil noir (mon copain qui m’a accompagné dans toutes mes folies)"
"Mais pour passer le temps…"
"Je n’ai pas de temps à perdre. D’ailleurs, mes soleils noirs, je les fais en chambre."
S’il y a quelque chose que j’ai en horreur, c’est l’ergothérapeute lourdement insistante. Je la préparais cette crise depuis 1994, je jouais du pendule, je tirais les cartes devant un verre de bière, je faisais du Reiki, j’assistais à des séances d’un guérisseur et surtout, j’étais persuadé que je portais un secret au fond de moi-même et que je devrais le divulguer un jour. Mais aujourd’hui que je l’entrevois, plus question de piper mot, une tombe. Car le secret est toujours là, mais c’est le mien. « Chut, pas le dire aux autres » aurait dit une vieille grand-tante de la branche au sang bleu. Car mon sang est violacé, ne vous en déplaise. Nous descendons des de Clèves de la Marck de Ravenstein. Nous avons du sang royal portugais et donc des ducs de Bourgogne etc. Pour arriver au cher Clovis, via Hugues Capet. J’arrête là parce que je sens que cela va faire du mauvais Dan Browne. Mais le Grand Monarque se réclame des Mérovingiens.
En m’inscrivant sur une liste d’attente, peut-être.
Non, ce dont je suis fier, c’est qu’un de mes ancêtres, Denis, roi de Portugal, permit aux templiers de se réfugier dans son pays et de créer un autre ordre qui participa activement à la découverte de l’Amérique.

***

Petit « déj » mais auparavant la file douce devant l’infirmerie pour les médicaments. Nous avons tous des têtes à pleurnicher. Mais qu’est-ce qu’on fait ici alors que la majorité des fous nous gouvernent. Eux l’ont fait en douce, n’est-ce pas Winston et Abraham ?
"Mais hier, Madame, j’avais reçu deux bleus et un jaune et aujourd’hui, c’est le contraire."
"On verra ça avec le médecin tout à l’heure. Avalez-les. Ca ne vous fera que du bien."
"Et moi, Madame, je voudrais un calmant, je me sens angoissé !"
"Avec le médecin…"
"A quelle heure arrive-t-il ?" demandai-je
"Ca dépend, vous êtes sur sa liste ?"
"Je suis nouveau, ici !"
Oh mes vaches, avec lesquelles je meuglais en chœur dans la campagne au lever du soleil, pourquoi ne sont-elles pas ici dans la file d’attente ?

La nature était encore ensommeillée sur cette route de campagne. Nous nous dirigions vers l’astre solaire et soudain je poussai un meuglement déchirant- je l’ai encore dans les tripes - et toutes les vaches me répondirent. Il y en avait bien une cinquantaine et elles me suivaient maintenant. Craignant qu’elles ne bousculent la Fiat Bravo, je me remis au volant et redémarrai, musique de mon cru à fond. J’étais avide d’impressions nouvelles. Il fallait que j’aille prier comme un Musulman, à Villers-la-Ville. Je désirais tant que toutes les religions se respectent mutuellement.
Je n’irai pas à l’abbaye. Mon instinct et les étoiles qui me guident disparaissent pendant la journée. Il est préférable de retourner à la base zéro, repère de l’ANAMOUR, association que je vais créer. Il est grand temps que je revoie la petite chatte Babouchka, ma grand-mère russe.
Il est temps aussi de se reposer dans les volutes d’encens d’oliban, celui qui purifierait un bouge.
La Fiat, c’est ma Rossinante, elle m’obéit au doigt et à l’œil et n’est pas gourmande. Aux carrefours, elle freine automatiquement, puis redémarre sans tenir compte du feu rouge. Dangereux, me direz-vous, même s’il n’y a personne ?

***

C’est ici que l’auteur s’arrête. Après l’inspiration, l’expiration. Très importante cette dernière et beaucoup plus longue que l’inspiration. L’auteur va rentrer dans le rang, dire adieu à sa folle destinée et bientôt prendre une bonne dose d’anti-psychotique.

***

"Prenez ceux-ci, Monsieur et avalez-les devant moi."
"C’est un hôpital ici, ou une garderie d’enfants ?"
Mais je les avalai sans broncher, comme un enfant sage, connaissant à peu près l’effet qu’ils allaient produire – une sensation de vrille de la tête aux pieds, une autre conscience des choses qui revient, toute la magie qui fout le camp et les larmes qui viennent aux yeux. Et voilà la fameuse phase dépressive qui commence avec tous les souvenirs qui remontent à la surface. Et au plus il en vient, au plus ils s’accumulent, constituant une chape infranchissable et insondable.
Le cap est franchi, me voilà dans le monde des morts-vivants, avec toutes leurs rancoeurs, avec leur désir de disparaître de la surface de la terre. Me voilà dans le monde du et si et cela pour quelques mois. Et si je n’avais pas été à la police, et si je n’avais pas perdu ma carte de banque, peut-être que…Mais tout s’est déroulé selon Leur Plan et ils ont à nouveau gagné. Moi et mes pensées mortifères pouvons aller nous réfugier dans la chambre aux cafards.

***

Et là, 1994 me submergea d’un coup, l’année où l’on diagnostiqua ma maniaco-dépression, l’année où tout fut possible avant de rentrer à la clinique universitaire de Mont-Gredinne, sur les conseils avisés du Père Emmanuel, moine à Rochefort. Cette abbaye où j’avais vécu un élan mystique des plus curieux et surprenants. J’apercevais l’aura des gens qui m’entouraient mais tout cela me paraissait normal. Tout me paraissait éblouissant, du sourire de l’enfant au hochement de tête du vieillard. Etait-ce cela l’illumination ? Je la considérais comme une évolution spirituelle proche d’une expérience de mort imminente : un long tunnel empli de voix connues qui m’exhortaient à m’y engager. Au bout, la lumière, la fin ?
Cette expérience, je la considère comme vraie, étant donné que je l’ai vécue avec mon corps et mon âme. Plusieurs personnes ont vécu cette expérience et elle est en passe d’être reconnue par certains scientifiques. Je ne suis pas parvenu à cette fameuse lumière, mais j’en garde un souvenir vivant.
Il était trois heures du matin, heure des vigiles. Dans la cour de l’abbaye je m’agenouillai et observai le ciel. Il était couvert de nuages sombres et menaçants. Et soudain, une ouverture apparut et laissa apercevoir la constellation D’Orion dont la forme de T est remarquable. A ce moment–là, de la base du T sortit une étoile filante qui suivit avec exactitude la barre verticale du T.
Pour moi, il n’y avait pas de doute, un dieu était né et se nommerait Théo. Et en effet, quelques jours plus tard, naissait Théo, fils de mon ex-femme célibataire avec qui j’entretenais des liens d’amitié. Et me voilà propulsé Saint Joseph. Mais quelle responsabilité ! Après cette grande nouvelle, j’eus absolument envie de la partager avec les autres moines. J’étais certain qu’ils avaient appris la nouvelle- la sapience du moine. C’est en plein office que je déboulai dans l’église, respectant néanmoins les conventions.
Je me mis à psalmodier avec eux. Les phrases me venaient toutes seules aux lèvres. Je comprenais les antiennes latines. Emballé par ce savoir nouveau, je me mis à chanter à tue-tête, étant certain que ma tonalité était exacte.
Quelques visages sévères se tournèrent vers moi. Pourquoi ? Mais parce qu’ils me reconnaissaient. Et derechef, c’était la Journée de François d’Assise, il Poverello, celui que j’apprécie tant.
Ne sachant trop que faire, pleurer ou rire aux éclats, je pris la décision de quitter l’église. Décision sage s’il en fût. Ensuite je me dirigeai vers le bureau du père Emmanuel. J’étais à la recherche du livre de la Vérité que je découvris écrit en hébreu ancien. Et soudain, je comprenais cette langue. J’étais époustouflé et de même très orgueilleux. J’entrevoyais déjà les possibilités que m’offraient ces nouveaux dons.

***

Peu de temps auparavant, j’étais à Gand, ma ville natale et je décidai d’y rencontrer la partie pauvre de la famille. Ma tante me reçut avec beaucoup de plaisir et tout au long de la discussion, elle me fit remarquer que j’avais le don d’imposition des mains et que je pouvais « porter le nom ». Elle me tendit une ancienne fiole contenant je ne sais quel parfum, l’ambre, sans doute. Tous ces événements se passèrent en catimini sans qu’aucune allusion soit faite à la descendance royale dont je pourrais me targuer. Ma tante revêtit un habit de lumière, celui que les grands spiritualistes arborent. Mais je n’en sus pas plus et point à la ligne. Nous mangeâmes au restaurant, où ma mère fut invitée. Et soudain le coup de fil fatidique qui me rappelait à Mont Gredinne sur les ordres du docteur Wolfkind.
Je partais avec des éclaircissements à obtenir et j’en revenais avec une plus ample couche de mystères. Que me cachait-on dans cette famille ?
Le train, à nouveau vers Namur, roulait sans plus aucun espoir. Dans ma tête, mon ordinateur neuronal chauffait à blanc et je rêvais d’une douche froide. Des connexions inhabituelles se faisaient et se défaisaient. Ma pensée suivait un mouvement d’orbe où tous les électrons auraient dû se suivre, bien alignés. Ainsi, une idée entière eût été réalisable. Il fallait sans cesse que j’observe mes électrons pour voir s’ils étaient viables. Mais par mon manque de concentration et de cohérence, un électron sautait sur l’orbe suivant et les autres étaient tentés de suivre. Ce qui provoquait un orbe perdu à tout jamais et me rapprochait de la folie puisque je ne pouvais expliquer ce que je faisais. Je vous donne un exemple où réapparaît ma Rossinante :

La Fiat me conduit docilement à Heks, village de Campine. Soudain, le moteur s’arrête doucement. Non, ce n’est pas une panne. C’est un ralentissement au point zéro, m’exhortant à sortir du véhicule et à me dépouiller de tout ce que j’ai sur moi. C’était tôt le matin et personne ne rodait aux alentours. L’Idée était venue. Il fallait l’accomplir comme un rituel d’initiation. Je me déshabillai donc calmement en disposant les effets en forme de croix dont une des branches étaient tournées vers l’Orient. Tout y passa, carte d’identité, permis de conduire, agenda électronique. C’est ainsi que dénudé, j’ouvris le coffre de la Bravo et en retirai mes nouveaux effets. La métamorphose avait opéré. Je me sentais devenir écrivain. Aussi, à la première ferme rencontrée, je demandai à l’occupant si par hasard, il n’avait pas une plume d’oie. Il opina du chef et alla me chercher cela, tout fier de pouvoir me faire plaisir. Les voisins d’à côté me proposèrent une plume de cygne et me firent visiter leur étang merveilleux où évoluaient deux cygnes superbes. Et tout cela, dans le petit matin clairet.
Ensuite retour banal à la base 0, rue de Locht, à Bruxelles. L’orbe semble bien dessiné. Il est bouclé.
Et non, la gendarmerie de Tongres avait retrouvé mes affaires en croix et me proposaient de venir les rechercher le plus tôt possible pour boucler l’enquête. Je leur balbutiai un merci hésitant.
Comment faire : plus de Bravo, la Rossinante avait rendu l’âme près du château des de Behault de Dornon, à Naast, pour être plus précis. Je m’étais rendu à pied jusqu’à la gare voisine, chantant à tue-tête et dans la bonne tonalité, ce que mes auditeurs confirmèrent. Encore un électron qui quitte son orbe, pas d’argent, pas de carte d’identité ; comment payer le train ? Et là, le contrôleur compréhensif : on vous enverra la facture chez vous. J’aurais pu donner une adresse bidon.
Et de retour chez Babouchka, à scanner tous les messages inquiets de ma famille et de mes amis, encore des électrons qui quittent leur orbe…
La circonvolution que je voulais précédemment achever, tombait en ruines. Désormais je devrai l’abandonner. Encore une pièce en moins sur l’échiquier du rêve.
Car tout est là, dans ma volonté de mettre à niveau rêve et réalité. Ainsi rêvais-je souvent que l’on reverrait Blanche-Neige et les sept nains, que les trolls réapparaîtraient ainsi que les sylphes, les elfes etc.
Je rêvais que les méchants crouleraient en voyant la réalité du rêve et que les gentils feraient bon ménage avec les nouveaux venus.
Mais reparlons de l’orbe en péril. Il fallait que je récupère ma carte d’identité à Tongres, ainsi que toutes les affaires que j’avais répandues sur le sol et là, le gendarme y tenait. Tant pis pour l’orbe. Pensons aux choses pratiques : le train vers Tongres avec le système D, précédemment évoqué. Le gendarme, avenant, prend ma déposition. Je lui avoue mon amnésie, de plus en plus fréquente ; lui me fait signer un reçu, puis me montre les choses à amener. C’est évidemment un peu plus que je ne le pensais, le contenu du coffre de ma Rossinante. Mais je me débrouillai tant bien que mal à entrer dans le bus 74 vers Liège. Et là, le trou de l’amnésique, plus rien. L’erreur de l’orbe que je voulais accomplir était la dénégation des choses officielles. Il fallait être beaucoup plus vigilant avec la Réalité.
Ils sont là, partout, les docteurs Mauroy, Wolfkind, Tiborie, de Beer et bien d’autres.



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