À PROPOS DE LA « MISE A LA TERRE » OU DE L’ENRACINEMENT,

une base saine pour l’expérience spirituelle et les problèmes éventuels des maniaco- dépressifs

Par José Hoekstra

La spiritualité est un large concept qui, en fait, peut désigner des réalités diverses. Pour certains, il s’agit de ce qui se joue entre ciel et terre, phénomène souvent conçu comme énergie pure ; pour d’autres, il s’agit de l’intérêt pour les autres sphères de notre réalité terrestre et matérielle, pour d’autres encore, la spiritualité est une approche de l’être le plus profond, une expérience vécue de Dieu ou du Divin.
Pour ceux qui s’intéressent à la spiritualité, un fait revêt la plus haute importance: il faut d’abord «se mettre à la terre».
Mais quelle réalité recouvre celle de «mise à la terre» ? (1)
Dans cet article, je vais, me fondant sur mes propres expériences, approfondir le concept de «mise à la terre» et souligner l’importance qu’il revêt pour le patient souffrant de maniaco-dépression.
Par être «mis à la terre», j’entends être enraciné dans la réalité terrestre, dans la réalité quotidienne de notre monde.
Beaucoup de patients qui souffrent de troubles maniaco-dépressifs sont le siège d’un conflit : d’une part, ils éprouvent un désir intense de se fondre dans la spiritualité mais, d’autre part, ils éprouvent une grande angoisse à l’idée de perdre le contact avec la réalité quotidienne.
Lors d’une phase maniaque, le sujet se rue hors de lui-même, en se dépassant et perd souvent le contact avec les valeurs considérées comme « normales ».
En fait, lors d’une psychose, l’esprit du sujet s’envole littéralement, de telle sorte que le contact avec le corps et la réalité terrestre est rompu. Dans ce cas, il n'est absolument pas question de «mise à la terre».
Cette angoisse est donc bien justifiée.
Et pourtant le chemin suivi par le maniaco-dépressif me semble être dans la voie du développement spirituel. J’entends par là que le sujet doit entrer en contact avec le « Soi » et laisser s’exprimer son âme, ce qui, en réalité, l’anime.

Le terme spiritualité est proche du mot «spirit » et se réfère directement aux racines de notre âme, à notre soi profond.
Je recours au concept du Soi pour désigner ces racines les plus profondes de notre être que nous ne pouvons atteindre qu’indirectement, par opposition à l'Ego, seule réalité psychique qui nous soit directement accessible. L’Ego est souvent déterminé par les modèles que nous fournit notre éducation et par l’opinion qu’ont les autres de nous. Nous avons si bien intégré et absorbé ces composantes, qu’elles font à présent partie intégrante de notre psychisme.

(1) Ce terme se réfère au domaine de l’électricité où la mise à la terre (potentiel zéro) agit comme sécurité et permet d’éviter les dangers d’électrocution, par exemple, le paratonnerre.

Au plus profond de nous, réside le Soi, l’âme, noyau de l’expérience spirituelle. Pour que le Soi puisse s’exprimer dans le monde extérieur, il a besoin d’un corps, autrement dit, le corps est le seul vecteur que l’on possède pour exprimer le Soi. Pour bien rester enraciné à la terre, lors du développement spirituel et émotionnel, il est capital de demeurer bien incarné, de garder le contact avec son corps.
J’ai jugé bon de développer, dans cet article, le concept d’incarnation car mon expérience personnelle m’a conduit à cette conclusion : un des problèmes essentiels de la maniaco-dépression semble bien être une mauvaise incarnation de l’âme.

Venir sur terre- l’anthroposophie

Pour éclairer le concept d’incarnation, je vais m’appuyer sur l’anthroposophie dont le fondateur est Rudolf Steiner.
L’anthroposophie accorde beaucoup d’attention au processus d’incarnation de l’âme, au début de notre vie. En principe, l’anthroposophie croit en l’existence de la réincarnation, en la renaissance perpétuelle de l’âme, tout au long de nouvelles vies. De là, le choix du terme « incarnation », c'est-à-dire « entrer dans la chair ».
On pourrait tout aussi bien parler « d’incorporation »

Il n’est pas nécessaire de croire en la réincarnation pour comprendre le rapport de l’âme avec le corps. Notre âme vient d’un autre monde, d’une autre sphère. Elle vient sur terre pour entrer dans notre corps et commencer une nouvelle vie. Cette vie est maintenant de la plus haute importance.
Selon l’anthroposophie, l’âme entre dans le corps très tôt, durant la grossesse, mais elle a besoin d’encore un peu de temps après la naissance pour prendre pleinement possession du corps et apprendre graduellement à connaître le monde. Donc, au début de notre vie, lorsque nous sommes bébés, nous sommes encore, en partie, présents dans une autre sphère, qui n’appartient pas à ce monde. Notre âme n’est pas complètement reliée à notre corps et doit encore se familiariser avec celui-ci. Il va de soi que ce stade constitue un moment très fragile où la sécurité émotionnelle est une condition importante pour se sentir bien dans son propre corps.
Ensuite, lors de l’enfance, nous allons explorer notre corps et le monde qui l’entoure.
Le monde est en grande partie et pour un certain temps encore, magique, dépourvu de structures logiques reconnaissables.
Il se passe un certain nombre d’années avant l’émergence de la pensée rationnelle explicative. Les premières années jouent un rôle capital dans la genèse des processus émotionnels et des processus d’apprentissage, d’exploration du rôle principal.
Selon l’anthroposophie, la pensée rationnelle ne fait son apparition qu’à la chute des dents de lait, donc à peu près vers 7 ans. Durant ces premières années, l’enfant a besoin de s’habituer au monde réel.
Ainsi, l’âme peut se relier à la vie et le sujet peut alors se connecter à la terre.

«Mise à la terre» et incarnation

L’on peut aussi dire, de manière plus scientifique, que l’on doit développer non seulement l’hémisphère gauche du cerveau, siège de la rationalité et de la pensée logique, mais aussi l’hémisphère droit, siège de l’imagination et de la créativité. Idéalement, les deux parties devraient se développer en harmonie. L’on entend assez souvent dire que « nous sommes trop dans notre tête ». Le fait d’être trop cérébral, de privilégier l’hémisphère gauche du cerveau, nous isole d’un monde riche d’expériences. Un tel monde est accessible à ceux qui vivent la totalité de leur corps et sont davantage en contact avec l’hémisphère droit du cerveau.
Il convient donc d’accorder davantage d’attention à notre corps, à notre expérience et à notre imagination et un peu moins à notre pensée rationnelle.
Malheureusement, il nous faut constater qu’en Occident, nombreux sont ceux qui se sont développés en sens unique car l’accent est mis surtout sur l’apprentissage rationnel. Comme on le voit, il n’y a pas que les maniaco-dépressifs à adopter une telle attitude.

Dès lors, en quoi les maniaco-dépressifs sont-ils différents de ceux qui sont seulement un peu trop cérébraux ?

Selon moi, il existe un problème essentiel chez les sujets maniaco-dépressifs : c’est qu’ils ne sont pas bien incarnés.
Le problème survient bien avant qu’un éventuel développement disharmonieux du domaine rationnel et du domaine émotionnel n’ait lieu.

Quoi qu’il en soit, il semblerait qu’en bas âge, l’âme de ces personnes ait craint de se relier entièrement au corps et de donner à la vie un accord inconditionnel. Une telle attitude peut survenir en cas de problèmes durant la grossesse, lesquels contribuent à développer un sentiment d'insécurité. Peut-être y avait-il incompatibilité avec les parents juste après la naissance, ce qui a généré un sentiment de rejet. Ou bien encore, il y a eu de graves problèmes, non exprimés, entre parents et enfant. Il est possible aussi, comme Sonia l’a exposé dans son article « comment aborder le patient psychotique ? » qu’il y ait déjà eu, avant la naissance, un problème lors de la conception, un dérèglement dans les sphères cosmiques, à cause duquel le sujet ne choisit pas entièrement la vie. Il existe peut-être un problème en rapport avec le Cosmos.
Malgré cela, l’on s’engage dans la vie mais avec réserve et sans que le Soi puisse s’affirmer.
En pareil cas, l’on entre dans la vie avec un Soi qui manque d’autonomie, un Soi formé par l’adaptation aux comportements et aux attentes de l’entourage.
Le problème profond de l’âme, c'est-à-dire le lien trop ténu entre celle-ci et le corps peut finalement conduire à la maniaco-dépression, lorsque l’âme veut malgré tout se développer et se manifester. Car c’est là le mobile de l’âme.

mise à la terre Encore la «mise à la terre»

Il est naturel que l’âme veuille, tôt ou tard, se manifester dans ce monde. Lorsque ce phénomène se produit, l’on expérimente souvent, en hypomanie ou en psychose, un lien qui n’a sans doute jamais été vécu auparavant : l’union de l’âme avec son origine divine qui, en réalité, est parfaitement naturelle.
Lors d’une dépression, l’on vit la rupture de l’âme et du corps.
Le rapport déficient entre l’âme et le corps se manifeste par un changement d’humeur, une rupture complète avec le Divin, lorsque l’on est ramené dans son corps (dépression). ceci succède à un contact démesuré avec les sphères divines, alors que l’on s’échappe littéralement hors de son enveloppe corporelle (manie, état psychotique).
En hypomanie, l’on expérimente la plus grande part du Soi, entreprenant et créatif. Lors de cette phase, il est très important de consacrer son attention à la «mise à la terre» pour éviter d’aboutir à une phase maniaque.
Il existe toutes sortes de techniques qui contribuent à la «mise à la terre».

Par exemple, des exercices, tels ceux qui sont proposés par la bioénergétique et par différentes méthodes de travail corporel, axées directement sur une descente de l’énergie et permettant à nouveau un lien avec la terre. Ces différentes méthodes ont pour but d’aider le sujet à s’éloigner du domaine cérébral et à rentrer en contact avec le corps.
Citons les massages, le yoga, le reiki, le sport, la danse, le mouvement corporel, le tai-chi etc...
Lorsqu’on s’exerce dans une de ces disciplines et que l’on se rend compte que la réaction est inappropriée, l’on est paniqué, l’on a l’impression de planer au lieu d’être ancré dans la terre. La technique est prématurée ou trop difficile. L’angoisse que l’on rencontre alors est tellement forte que l’on vole littéralement au-dehors de son corps, que l’on devient absent et même parfois psychotique.
Dans ce cas, il est plutôt conseillé de faire du sport ou de danser, pour garder le corps en activité, sans être confronté à l’angoisse que l'on peut rencontrer dans un travail à tendance thérapeutique. Cette grande angoisse est, selon moi, reliée au fait de ne pas être incarné dans le corps par suite de très anciens traumatismes. Lorsque l'on permet à l’énergie de circuler dans le corps, on est directement confronté à une situation traumatisante parce que le souvenir de celle-ci y est inscrit.
Hormis les thérapies corporelles, il existe des activités qui «mettent à la terre», telles le jardinage, le ménage, la vaisselle, ou le bricolage. Ces activités vous gardent dans « l’ici et maintenant »
Ce type d’activités peut aider à garder la maîtrise de soi lors d’un début de manie.
La recherche d’un moyen d’expression pour l’âme, tel la sculpture, la peinture, le théâtre, peut aussi être utile,. Ces moyens permettent de renforcer le lien entre l’âme et le corps, de dévoiler quelque chose du Soi et donc de relier le spirituel au terrestre.

Pour vraiment rester «à la terre», un chemin de guérison est nécessaire, chemin sur lequel on observe les souvenirs traumatisants et où on les analyse. Ceci peut être un processus long et fatigant qu’il ne faut surtout pas entreprendre sous pression, mais seulement quand on en sent le besoin et quand on est dans un environnement rassurant. Ce chemin de guérison peut renforcer l’incarnation dans le corps et offrir une meilleure expression au Soi.
Lorsque l’âme a ressenti les souffrances des expériences précédentes et qu’elle les a acceptées, elle a l’assurance de pouvoir exister dans le corps. Ceci n'offre pas une garantie totale d’éviter les épisodes de maniaco-dépression. Une telle situation peut être comparée aux maux de dos. Si l’on s’est fait mal au dos, l’endroit de la blessure restera toujours fragile et se manifestera à nouveau lors d’un stress particulier. Mais lorsque l’on s’est senti bien dans son corps, c’est une bonne base pour accueillir des épisodes de maladie et probablement les éviter ou en raccourcir la durée

En guise de conclusion

Cet article est surtout le résultat de ma propre quête et de mon expérience personnelle. Il n’est pas du domaine public de la psychiatrie conventionnelle, mais quelque chose par lequel j’ai été convaincu, au fil des années. Il n’y a rien qu’un être humain ne puisse mieux apprendre que par sa propre expérience. Ce n’est pas la connaissance, mais l’expérience qui détermine comment la vie se déroule. Cela a été pour moi l’expérience de mieux m’incarner qui a déterminé fortement mes choix dans la vie. Même si j'ai suivi une voie spirituelle depuis l’âge de 21 ans, une véritable guérison ne m'est parvenue qu’à la trentaine. Après la méditation, la danse, le travail corporel et différentes thérapies, à l’âge de 36 ans, j’étais chez un haptothérapeuthe qui m’aida finalement à me retrouver entièrement dans mon corps. « N’est-ce pas agréable de ressentir cela à nouveau ? » me demanda-t-il. À quoi je répondis « À nouveau ? Mais je n’ai jamais ressenti cela ! » Un moment que je n’oublierai pas de sitôt. Quelque chose avait essentiellement changé.À l’âge de 36 ans, j’avais finalement incarné mon corps. J’atterrissais et je me rendais compte que je n’avais jamais été présent dans mon corps. Mon corps n’avait été qu’un château fort, à partir duquel j’avais guetté ma vie. Seule, la danse m’extrayait de ma forteresse et elle fut le début de ma guérison. Entre-temps, mon corps est devenu mon véhicule. Mon instrument pour vivre, pour me tenir debout dans cette vie sur mes propres jambes. Une vie, avec le handicap de la maniaco-dépression, mais une vie pleine.
kundalini